«La taxe de Lufthansa/Swiss ne se justifie absolument pas!» (Edition 2008-18)

Michel de Blust, Secrétaire général de l’ECTAA, face au nouveau modèle de distribution de Lufthansa et Swiss.

Michel de Blust, la taxe par segment que veulent imposer les deux compagnies aux agences est-elle justifiée?

A notre connaissance le supplément par segment réclamé par LH/LX
ne se justifie absolument pas. D’une part il est plus élevé que le prix
payé par segment aux GDS. D’autre part les GDS font partie des coûts de
distribution qui doivent donc être inclus dans le
calcul du tarif aérien. S’il en va différemment, pourquoi les
compagnies n’appliquent-elles pas des «suppléments de distribution» à
leurs prix de vente sur leur propres site Internet? En effet leurs
sites présentent également des coûts de distribution probablement plus
élevés que ceux des GDS.

Est-il normal de devoir payer une taxe pour avoir accès aux tarifs des deux airlines qualifiés de «préférentiels»?

Il est tout à fait anormal de devoir payer un accès
supplémentaire aux meilleurs tarifs d’une compagnie aérienne. Cela n’a
aucune justification économique d’autant que les agences
rendent aux compagnies aériennes un ensemble de services totalement
gratuitement: émission de billets (papier ou e-tickets), changements de
réservations, annulations et remboursements, informations sur les vols,
facturation et encaissement, couverture du risque crédit des clients,
erreurs de tarification (rectifiées unilatéralement via ADM) etc.

Combien paient réellement les deux compagnies aux GDS?

Il nous revient que les compagnies aériennes ne paient pas plus de  USD 3 (EUR 1.9 ou CHF 3.05) par segment aux GDS.

Ne pensez-vous pas qu’il s’agit d’un premier pas avant la libéralisation des GDS?

La décision de LH/LX préfigure ce qui se passera en Europe après
la prochaine révision de l’actuel règlement européen sur les GDS.
Rappelons que la déréglementation des GDS aux Etats-Unis a entraîné à
partir de 2005 l’obligation pour les agences d’acheter une option «full
content» pour avoir accès à l’entièreté de l’offre tarifaire et de
capacités des principales compagnies aériennes.
Suivant l’exemple américain on peut dire sans aucun doute que la
formule «libéralisation des GDS = prix plus élevés pour les
consommateurs» s’appliquera en Europe également.

Pourquoi l’ECTAA rejette-t-il la proposition de la Commission européenne à propos des GDS?

L’ECTAA ne rejette pas d’emblée la proposition de révision du
règlement européen sur les GDS mais a présenté les demandes suivantes à
la Commission européenne dans le cadre de la révision du code de
conduite:
• Maintien des règles de participation obligatoire pour les
transporteurs actionnaires dans tous les GDS. En effet faute de telles
règles il y a un risque certain de voir les effets négatifs immédiats
de la double dominance d’un GDS et de ses trois transporteurs
actionnaires dans les trois Etats membres de l’Union européenne où
cette double dominance existe.
• Suppression de l’identification des agences de voyages dans les MIDT
(Marketing Information Data Tapes) que les GDS vendent aux compagnies aériennes. Application des mêmes
règles à toute autre entité économique vendant le même type de données.
• Accès au «full content public» des compagnies aériennes sans
supplément ou distorsion de prix par rapport aux autres canaux de
distribution, afin de garantir une libre concurrence entre les canaux
de distribution.
La proposition de la Commission est actuellement à l’examen au Parlement Européen qui doit adopter un rapport en mai/juin 2008.

Les compagnies actionnaires d’un GDS ne créeront-elles pas un problème de distorsion de la concurrence?

Si l’ Union européenne supprime les règles concernant les transporteurs
actionnaires (parent carriers) dans le règlement sur les GDS on verra
s’installer très rapidement sur les marchés où existe une double
dominance des transporteurs actionnaires et du GDS, des comportements
visant à éliminer la concurrence des autres GDS ou des autres
transporteurs aériens.

Le fait que les GDS sont en mesure de donner le profil exact des agences choque l’ECTAA. Pourquoi?

Il n’existe aucun autre équivalent dans aucun autre secteur économique ou
industrie de l’économie occidentale, où les données commerciales
sensibles d’une branche de l’industrie sont vendues aux branches
concurrentes de cette industrie. Cela entraîne des
distorsions de concurrence inadmissibles entre agences et compagnies
aériennes, dans la mesure où il y concurrence entre agences et
transporteurs sur le marché de la distribution du transport aérien. On
peut aussi probablement affirmer que c’est la connaissance parfaite des
affaires des agences par le biais des MIDT qui a permis aux compagnies
aériennes de supprimer les commissions payées à la distribution
puisqu’elles disposaient d’un véritable «scanner» des ventes de toutes
les agences quasiment en temps réel.

Les associations des trois pays recommandent aux agences de ne pas signer le nouveau contrat proposé. Qu’en pensez-vous?

Il appartiendra à chaque agence à l’avenir de privilégier les
relations commerciales et les ventes avec les transporteurs offrant les
meilleurs tarifs et les meilleures conditions à ses clients. La
proposition de LH/LX a pour effet d’augmenter les tarifs de ces
compagnies de manière significative. Nul doute que les passagers
aériens y seront sensibles et tout spécialement la clientèle «business
travel». En définitive ce sont les marchés qui décideront et les
associations professionnelles jouent leur rôle en conseillant à leurs
membres de prendre les décisions commerciales les plus appropriées.

Dominique Sudan