Quand la transition climatique passe par l’interdiction de rêver

Le consultant en aéronautique Philippe Meyer face à la proposition visant à interdire la publiciité pour l’avion.
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Après l’interdiction de la publicité pour le tabac, puis pour l’alcool, voici donc venir celle pour… l’avion. À Genève, la transition climatique semble désormais passer par une arme redoutable: le feutre noir du censeur. Plus de slogans, plus d’images de destinations ensoleillées, et surtout plus d’idées de départ. Le citoyen, enfin protégé contre lui-même.

Le raisonnement est limpide: si l’on ne voit plus d’avions, on n’aura plus envie de voler. À ce compte-là, interdisons aussi la publicité pour les restaurants afin de lutter contre l’obésité, pour les vêtements afin de freiner la fast fashion, et pourquoi pas pour les appartements afin de contenir la crise du logement. La cohérence idéologique est parfaite, la liberté individuelle beaucoup moins.

Le projet de loi part d’un postulat étonnamment paternaliste: sans affiches «agressives» ni slogans «chocs», les Genevois vivraient paisiblement enracinés dans leur quartier, parfaitement satisfaits d’un week-end à Belle-Terre, à l’Etang ou aux Vergers. Lisbonne, Istanbul ou Beijing ne seraient que des constructions publicitaires, et non des villes millénaires que l’humanité fréquente depuis bien avant Easyjet.

On notera au passage l’assimilation subtile de l’avion à l’alcool et au tabac. Comparer un outil de mobilité qui permet de travailler, d’étudier, de rejoindre sa famille ou de faire tourner une économie ouverte à des produits nocifs relève d’un glissement conceptuel assez spectaculaire. À ce rythme, il faudra bientôt apposer des messages sanitaires sur les cartes d’embarquement: «Attention, voyager ouvre l’esprit».

Sur le fond, cette proposition illustre une constante de certaines politiques écologiques : s’attaquer non pas aux émissions, mais aux symboles. Interdire la publicité est simple, visible et peu coûteux politiquement. En revanche, accompagner sérieusement la décarbonation du transport aérien, investir dans les carburants durables, moderniser les flottes ou améliorer l’efficacité opérationnelle demande du temps, de l’argent et… un dialogue avec l’économie réelle.

Enfin, l’idée qu’un aéroport public ne devrait pas chercher à optimiser ses revenus est pour le moins curieuse. Faut-il rappeler que Genève Aéroport finance une large part de ses investissements, y compris environnementaux, précisément grâce à son attractivité et à son activité commerciale ? Moins de vols, moins de revenus, donc moins de moyens pour la transition. L’écologie par appauvrissement est une stratégie perdante pour toutes et tous, sans privilège.

Sous couvert de «lancer le débat», ce projet de loi ajoute une brique de plus à une politique d’interdictions en cascade, où l’on préfère restreindre les choix des citoyens plutôt que de leur faire confiance. La vraie politique écologique parierait sur l’innovation, l’information et la responsabilité individuelle, plutôt que sur la disparition des affiches.

Philippe Meyer